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Je rentre de mon premier voyage en Afrique.
Mon horizon s'est élargi. Mon esprit, mon coeur, ma famille se sont élargis aussi. 
Ma définition et ma fonction sont beaucoup plus définies.
Respect et gratitude. Bassé.
Je dois maintenant réincarner mon corps, me rééquilibrer en Amérique systémique avant de pouvoir tout vous raconter, tranquillement, peut-être pour le restant de mes jours, vous dire comment nous sommes tous africains.

 

 

Une marche dans le quartier. Ça faisait longtemps.
Avec le printemps, les rideaux se lèvent.
Quand on est dehors, on voit en’dans.
Quand on est dehors, on voit en’dans qui voit dehors.

À chaque fenêtre, les yeux stoïques de la pauvreté croisent mon regard.
Pas un seul battement de paupière. Pas un sourire, pas un mot. Même pas un cri à l’aide. 
Juste l’habitude, le quotidien, la sentence…
On la reconnaît encore dans les parcs, quand le soleil lui donne permission, entraînant avec elle le chagin à ses chevilles et la devançant, la tirant par la main, ses héritiers empressés d'user leurs espadrilles.

Sur les murs intérieurs, le temps fut tellement compté.
Tapisserie rayée sur l’innocence originelle.
On sait que les jours ne nous appartiennent pas.
Qu'on est ici que pour les détonner, que ceux qui disent les façonner soient comblés par notre silence universel.
Qui peut encore avoir des ailes ?
Luxe, vanité, loisir.
Éventuellement nous sortirons. Humanity was here.

Adorer l’invisible, prier la mort quand on sent qu’elle seule croit en nous.
Si elle prend son temps, elle nous rendra le nôtre.
Parfois, quand le soleil se pointe encore à l’horizon ou quand on se demande si cette fois il résigne, rompre le pain avec tous les païens du monde. 
Ceci est mon corps livré, le temps d’une ronde. À chacun ses anges dans la mésangette…
Peux-tu le dire encore, ton visage dans le tain, quand la lumière s’éteint, les lendemains hautains, le cerveau atteint, le cœur athée, la langue à terre, en marge du destin ? Non ? Parfait. Tu te tais. Tu t’étreins.

Tous ici ensemble, à s'partager le nulle part, dans le tout un chacun pour un tour d’illusoire, odeur de chimie, éthanol, combustible, le zippo enflamme l’hypocondrie, les fibres du ciel dans la penderie…dans la tour d’ivoire, ainsi on va s’aliter, piano, couchés à côté des éléphants et des hippos en voie d’extinction. 
En réalité, ce n’est même plus du rêve, cela naît que de l’abstraction. Mano a mano.

J’entends les voix d’enfants. Elles me rappellent mon présent.
Tous les enfants jouent aux mêmes jeux.
Tous les enfants se ressemblent, en dehors comme en’dans.
Je marche encore un peu.
Je tourne le coin d’une rue, je traverse la frontière.
Qu’est-ce que j’ai laissé derrière ?
Chu-tu encore dedans ou est-ce que je mens, suis sortie ?
Parce que j’ai changé d’espace vital, j’ai évolué dans le temps ?
Les mots, la théorie… Alors tout est relatif, à part l’humanité ?

L’espace-temps. C’est ce qu’on invente pour se dire que tout n’est pas dans tout et que tout n’arrive pas en même temps. 
Comment s’en sortir ? Le soulier de verre fera une bien plus belle histoire à dormir debout, à raconter aux enfants que le trou de ver.
L’héroïne de mon histoire. Ce voyage, ce fixe qu’on veut retrouver à jamais.

Tous les enfants jouent à la guerre.
Tous les enfants s’ battent à la vie à la mort, jusqu’à ce qu’on leur demande de rentrer se coucher.
Tous les enfants sont des enfants de guerre, nés de la vie et de la mort dessouchée. 
War child, there is no shield…
Tous innocents, tous coupables. Tous libres, tous détenus et condamnés au trou. 
Tous à marcher dans l’vide ou marcher sur le fil au-dessus du trou noir éternel de Schwarzschild.

 

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À chaque fois, j'en suis ressortie marquée, émue, revivifiée d'avoir été reçue comme une soeur, comme une femme dans toute sa dignité et son identité, décontenancée par la profondeur de ce qui m'a été partagé, par la sincérité de l'écoute et des liens tissés solides, non pas par l'espace temps mais par la simple conscience de cette seule constance : rien ne compte sinon tout.

Le téléphone sonnait. C'était ma mère. Elle était de super bonne humeur.
Mes tantes en Haïti avaient appelé. Elles étaient toutes énervées et fières.
Elles venaient d'acheter ce livre dont tout le monde parlait, écrit au Québec mais sorti d'abord chez elles. Elles l'ont ouvert et elles m'ont vue dedans.

Je viens de le recevoir à mon tour. Quand je l'ai feuilleté et que je me suis vue à la page 114, je n'ai pu m'empêcher de sourire. Des fois, on sourit parce qu'il n'y a rien à dire. D'autres fois, c'est que trop d'images temporelles se bousculent dans ta tête pour résumer celle que tu regardes présentement, comme le miroir d'Alice.
Moi, grande dame de la musique haïienne, voix de la diaspora ?
Moi, parmi toutes ces pages que je tourne et qui parlent de ces femmes poto mitan qui ont soutenu mes inspirations, ces femmes que j'ai écoutées chanter toute ma vie, bien avant moi, qui m'ont bercée vers le sommeil réparateur, révélateur, qui m'ont secouée puis soulevée debout, qui m'ont racontée, passé et devenir, moi ?