À Dessine-moi un dimanche avec Franco Nuovo
Prise en étau entre le 1er janvier et le 1er février, le sujet d'aujourd'hui semble s'imposer à moi et chevaucher ma voix ;
Je la ferai entendre par l'entremise de deux livres extraordinaires, imposants à leur tour, qui parlent mieux que moi et vont là où la réalité déclasse la fiction...
Avant-propos :
[ ... Avant même de connaître l’historiographie du monde, le déroulé de l'histoire, il faut comprendre ce qu’est l’histoire, comment fonctionne la discipline de l’histoire, comprendre sa nature, le “processus historique”, la connaissance historique, son mécanisme... qui nous mène à sa création, ses raisons d’être, sa portée et donc surtout, ses propriétés et ses propriétaires. ]
«L’évènement haïtien a défié non seulement les armées coloniales mais l’imagination historique elle-même. » - Michel-Rolph Trouillot (Silencing the past)
Cliquez sur l'image pour écouter la chronique :
« Silencing the past : Power and the production of history » de Michel-Rolph Trouillot
Taduit en français - enfin - en septembre dernier, 30 ans plus tard et ça veut tout dire ! :
« Faire taire le passé » par une maison d'édition québécoise, Lux.
et en complément,
«L'Armée indigène : La défaite de Napoléon en Haïti » par Jean-Pierre Le Glaunec
1er Février, début du Mois de l'Histoire des Noirs, concept qui divise encore les membres de ses communautés qu'il expose, entre ceux qui le réclament et se distinguent, ceux qui en débordent et ceux qui s'en déchaînent.
Moi ? Et bien moi je considère que mon devoir désormais est d'extraire de la marge dissociatrice les parts de cette histoire qui nous appartiennent à tous !
Plusieurs moments de l'histoire dite “des Noirs” sont de grands moments de l'histoire de l'humanité toute entière ! Des moments historiques que tous devraient connaître, partout à travers le monde ! Des moments qui ont fondamentalement changé, construit le monde que nous partageons tous aujourd'hui et qui pourtant sont dégradés ou même violemment tus dans les livres et dans tous les récits de l'Histoire de l'Homme.
1er Janvier... Si vous avez des amis ou des membres de votre famille qui sont d'origine haïtienne, vous n'avez pas célébré que le Jour de l'an ! Vous avez aussi souligné, à coups de déhanchements “toujou sou Konpa, Rara, gren zaboka”, de “sirotages” de ti punch, de shot de Barbancourt et de gorgées de soupe Joumou l'une des plus importantes indépendances, des plus magistrales révolutions de l'histoire universelle ! La victoire haïtienne de Vertière ! L'indépendance d'Hayti !!!
Mais... mais pourquoi, si j'ai abondemment entendu parler de tous ces symboles festifs et inoffensifs, souvent fabulatoires de notre liberté - dans toutes leurs frivolités - que je ne sais qui a choisi d'inscrire en notre nom au patrimoine culturel immatériel de l'humanité, je n'ai vu ni entendu nulle part le nom et le récit de la défaite de Napoléon à Vertière où l'armée indigène d'Ayiti remporte sa liberté et son territoire lors de la première et la seule (!) révolution de l'histoire du monde menée par des esclavagisés qui aboutit à un état moderne et indépendant.
Je vous l'ai sûrement déjà dit, Haïti devient alors la première nation indépendante d’Amérique latine (et inspira les suites des indépendances de celle-ci et de la Grande Colombie tout comme la lutte contre le foutue Doctrine Monroe qu'on voit encore se déployer de façon décomplexée en ce moment au Vénézuela) , la plus ancienne république noire du monde et la deuxième plus ancienne république de l'hémisphère occidental, après les États-Unis !
I mean... what are we saying? Qu'est-ce qu'on raconte ? Sur nos bancs d'école, dans nos livres d'histoire (s), dans nos médias ? Où est Haïti quand on rapporte le compte rendu des grandes révolutions qui nous ont façonnés ?
Car surtout, ce qu'on célèbre le 1er janvier, c'est ce moment charnière et déterminant où les haïtiens achèvent - tel que l'explique si bien Jean-Pierre Le Glaunec dans son excellent ouvrage « l’Armée indigène » - ce que la France n’a pas été capable d’achever elle-même : ils forcent les Français à remettre en question, au sortir de leur révolution de 1789, leur notion d’idéal universaliste, leur élaboration des “Droits de l’homme” et de l’égalité entre tous les hommes !
La déclaration des Droits de l'homme ne se serait pas définie sans le « An avan ! An avan ! Grenadye à laso, sa ki mouri... » des Haïtiens !
Alors tous les hommes naissent libres et égaux, dites-vous ?
Même ceux que vous traitez de bêtes de sommes, de primitifs, de sauvages, de barbares, d'animaux, pire, de biens-meubles nés pour vous être soumis ???
Qu’est-ce qu’un homme ? Qu’est-ce que l’égalité ? Que sont pour vous les Haïtiens, les Africains et les peuples autochtones de vos ailleurs ?
Dessaline répond : «Tout moun se moun ! »
Tout homme est un homme, tout être humain est un être humain. Sans exception.
Ainsi, dès sa naissance, l'Haïtien, enfant des caciquats d'Ayiti, des empires et des royaumes africains, a fait de tous les nèg des hommes et de tous les hommes qui viennent s'installer sur sa terre pour la nourrir, des Haïtiens.
C'est phénoménal. C'est ce que proclama l'indépendance le 1er janvier 1804 et que Dessaline fit inscrire dans sa constitution de 1805.
Comme l'expliquent encore Jean-Pierre Le Glaunec et Michel Rolph-Trouillot, « Vertière, 18 novembre 1803, fin du rêve napoléonien.» Boom !
La révolution haïtienne est la première révolution au nom de la démocratie, celle du peuple qui se réaffirme face à l’oligarchie, la ploutocratie et même la suprématie.
C'est la victoire des « damnés de la terre » et du droit à la vie pour tous les hommes ! La légitimité de l'idée même de la racialisation et de l'esclavage raciale est défaite par le peuple, par les citoyens et citoyennes, au nom de tous les peuples !
Notre monde et le système qui le régit ne sera plus jamais le même...
Alors comment se fait-il que ces dates ne soient pas connues et célébrées partout dans ce monde ? Partout où le monde a repris le combat et la garde de la liberté ? Transmises dans nos cursus didactiques ? Surtout dans le monde francophone !
Ce qu'il nous reste à faire pour répondre à notre tour et prendre notre place dans la réalisation de ce chef-d'oeuvre, de cette gigantesque production ?
Prendre la parole.
Tout listwa se listwa
Toute l'histoire, toutes les histoires sont parties de l'Histoire.
❤️🔥 Volonté... ![]()
- ***Honneur, respect à mes collègues, professeurs modernes et révolutionnaires, qui prennent la relève, la plume et le porte-voix aujourd'hui, sans qui mon histoire me serait restée silencieuse :
Amzat-Boukari Yabara, Auguste D’Meza, Evelyne Trouillot, Frantz Voltaire, Jean Casimir Mignolo, Jean Julien, Jean-Pierre Le Glaunec, Michel Soukar, Robert Berrouet-Oriol, Wilky Toussaint...
et tous les grands griots et djely qui nous racontent.




